Atto I

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Personaggi Atto II

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ACTE PREMIER.

SCÈNE PREMIÈRE.

Marton, Angélique, Valère.

Angélique. Laissez-moi, Valère, je vous en prie. Je crains pour moi, je crains pour vous. Ah! si nous étions surpris...

Valère. Ma chère Angélique!...

Marton. Partez, monsieur.

Valère. (A Marton) De gràce, un instant; si je pouvois m’ assurer...

Marton. De quoi?

Valère. De son amour, de sa constance...

Angélique. Ah! Valère, pourriez-vous en douter?

Marton. Allez, allez, monsieur; elle ne vous aime que trop.

Valère. C’est le bonheur de ma vie...

Marton. Partez vite. Si mon maître arrivoit...

Angélique. (A Marton) Il ne sort jamais si matin. [p. 160 modifica] Marton. Cela est vrai. Mais dans ce salon (vous le savez bien) il s’y promène, il s’y amuse. Voilà-t-il pas ses échecs? Il y joue très-souvent. Oh! vous ne connoissez pas monsieur Géronte1.

Valère. Pardonnez-moi; c'est l’oncle d’Angélique, je le sais: mon père étoit son ami, mais je ne lui ai jamais parlé.

Marton. C'est un homme, monsieur, comme il n’y en a point; il est foncièrement bon, généreux; mais il est fort brusque et très-difficile.

Angélique. Oui, il me dit qu’il m’aime, et je le crois; cependant, toutes les fois qu’il me parle, il me fait trembler.

Valère. (A Angélique) Mais qu’avez-vous à craindre? Vous n’avez ni père ni mère: votre frère doit disposer de vous: il est mon ami; je lui parlerai.

Marton. Eh! oui, fiez-vous à monsieur Dalancour!

Valère. (A Marion) Quoi! pourroit-il me la refuser? Marton. Ma foi, je crois que oui.

Valère. Comment!

Marton. Écoutez, en quatre mots. (à Angélique) Mon neveu, le nouveau clerc du procureur de monsieur votre frère, m'a appris ce que je vais vous dire: comme il n’y a que quinze jours qu’il y est entré, il ne me l’a dit que ce matin; mais c'est sous le plus grand secret qu’il me l’a confié; ne me vendez pas, au moins.

Valère. Ne craignez rien.

Angélique. Vous me connoissez.

Marton. (Adressant la parole à Valère, à demi-voix, et toujours regardant eux coulisses) Monsieur Dalancour est un homme ruiné, abymé; il a mangé tout son bien, et peut-être celui de sa soeur; il est perdu de dettes; Angélique lui pèse sur les bras; et, pour s’en débarrasser, il voudroit la mettre dans un couvent.

Angélique. Dieu! que me dites-vous là?

Valère. Comment! est-il possible? Je le connois depuis long- [p. 161 modifica]

tems; Dalancour m’a toujours paru un garçon sage, honnête, vif, emporté même quelquefois; mais...

Marton. Vif! oh! très vif, presqu’autant que son oncle: mais il n’a pas les mêmes sentiments; il s’en faut de beaucoup.

Valère. Tout le monde l’estimoit, le chérissoit. Son pere étoit très-content de lui.

Marton. Eh! monsieur, depuis qu’il est marié, ce n’est plus le même.

Valère. Se pourroit-il que madame Dalancour?...

Marton. Oui, c’est elle, à ce qu’on dit, qui a cause ce beau changement. Monsieur Géronte ne s’est brouillé avec son neveu que par la sotte complaisance qu’il a pour sa femme; et je n’en sais rien, mais je parierois que c’est elle qui a imaginé le projet du couvent.

Angélique. (A Marton) Qu’entends-je? ma belle-soeur, que je croyois si raisonnable, qui me marquoit tant d’amitié! je ne l'aurois jamais pensé.

Valère. C'est le caractère le plus doux...

Marton. C'est précisément cela qui a seduit son mari...

Valère. Je la connois, et je ne peux pas le croire.

Marton. Vous vous moquez, je crois. Est-il de femme plus recherchée dans sa parure? Y a-t-il des modes qu’elle ne saisisse d’abord? Y a-t-il des bals, des spectacles où elle n’aille pas la première?

Valère. Mais son mari est toujours avec elle.

Angélique. Oui, mon frère ne la quitte pas.

Marton. Eh bien! ils sont fous tous deux, et ils se ruinent ensemble.

Valère. Cela est inconcevable.

Marton. Allons, allons, monsieur; vous voilà instruit de ce que vous vouliez savoir: sortez vite, et n’exposez pas mademoiselle à se perdre dans l’esprit de son oncle, qui est le seul qui puisse lui faire du bien.

Valère. (A Angélique) Tranquillisez-vous, ma chère Angélique; l’intérêt ne formerà jamais un obstacle...

Marton. J’entends du bruit: sortez vite. (Valère sort) [p. 162 modifica]

SCÈNE II.

Marton, Angélique.

Angélique. Que je suis malheureuse!

Marton. C'est sùrement votre oncle. Ne l’avois-je pas dit?

Angélique. Je m’en vais.

Marton. Au contraire, restez; et ouvrez-lui votre coeur.

Angélique. Je le crains comme le feu.

Marton. Allons, allons, courage. Il est fougueux quelquefois; mais il n’est pas méchant.

Angélique. Vous étes sa gouvernante, vous avez du crédit auprès de lui; parlez-lui pour moi.

Marton. Point du tout; il faut que vous lui parliez vous-même. Tout au plus, je pourrois le prevenir, et le disposer à vous entendre.

Angélique. Oui, oui, dites-lui quelque chose; je lui parlerai après. (elle veut s’en aller

Marton. Ne vous en allez pas.

Angélique. Non, non, appellez-moi; je n’irai pas loin. (elle sort

SCÈNE III.

Marton seule.

Qu’elle est douce! qu’elle est aimable! Je l’ai vue naitre, je l'aime, je la plains, et je voudrois la voir heureuse. (apercevant2 monsieur Géronte) Le voici.

SCÈNE IV.

Monsieur Géronte, Marton.

M. Géronte. (Adressant la parole à Martorn) Picard!

Marton. Monsieur....

M. Géronte. Que Picard vienne me parler.

Marton. Oui, monsieur. Mais pourroit-on vous dire un mot?

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M. Géronte. (Fort et avec vivacité) Picard, Picard!

Marton. (Fort et en colère) Picard, Picard!

SCÈNE V.

Monsieur Géronte, Picard, Marton.

Picard. (A Marton) Me voilà, me voilà.

Marton. (a Picard, avec humeur) Votre maitre...

Picard. (A monsieur Géronte) Monsieur...

M. Géronte. (A Picard) Va chez mon ami Dorval; dis-lui que je l’attends pour jouer une partie d’échecs.

Picard. Oui, monsieur; mais...

M. Géronte. Quoi?

Picard. J’ai une commission.

M. Géronte. Quoi donc?

Picard. Monsieur votre neveu...

M. Géronte. (Vivement) Vas-t’en chez Dorval.

Picard. Il voudroit vous parler...

M. Géronte. Vas donc, coquin!

Picard. Quel homme! (il sort


SCÈNE VI.

Monsieur Géronte, Marton.

M. Géronte.(S’approchant de la table) Le fat! Le misérable! Non, je ne veux pas le voir; je ne veux pas qu’il vienne altérer ma tranquillité!3

Marton.(A part) Le voilà maintenant dans le chagrin: il n’y manquoit que cela.

M. Géronte.(Assis) Le coup d’hier! Oh! ce coup d’hier! Comment ai-je pu être mat avec un jeu si bien disposé? Voyons un peu. Je n’ai pas dormi de la nuit. (Il examine le jeu)

Marton. Monsieur, pourroit-on vous parler?

M. Géronte. Non.

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Marton. Non? Cependant, j’aurois quelque chose d’intéressant...

M. Géronte. Eh bien! Qu’ as-tu à me dire? Dépéche-toi.

Marton. Votre nièce voudroit vous parler.

M. Géronte. Je n’ai pas le temps.

Marton. Bon!... C’est donc quelque chose de bien sérieux que vous faites-là?

M. Géronte. Oui, cela est très-sérieux. Je ne m’amuse guères; mais, quand je m’amuse, je n’aime pas qu’on vienne me rompre la tête, entends-tu?

Marton. Cette pauvre fille...

M. Géronte. Que lui est-il arrivé?

Marton. Ou veut la mettre dans un couvent.

M. Géronte. (Se levant) Dans un couvent! Mettre ma nièce au couvent! Disposer de ma nièce sans ma participation, sans mon consentement!

Marton. Vous savez les dérangemens de monsieur Dalancour?

M. Géronte. Je n’entre point dans les désordres de mon neveu, ni dans les folies de sa femme. Il a son bien; qu’il le mange, qu’il se ruine, tant pis pour lui; mais, pour ma nièce! je suis le chef de la famille, je suis le maître, c'est à moi à lui donner un état.

Marton. Tant mieux pour elle, monsieur; tant mieux. Je suis enchantée de vous voir prendre feu pour les intéréts de cette chère enfant.

M. Géronte. Où est-elle?

Marton. Elle est tout près d’ici, monsieur; elle attend le moment...

M. Géronte. Qu’elle vienne.

Marton. Oui, elle le désire très-fort; mais...

M. Géronte. Quoi?

Marton. Elle est timide...

M. Géronte. Eh bien?

Marton. Si vous lui parlez...

M. Géronte. (Vivement) Il faut bien que je lui parle.

Marton. Oui; mais ce ton de voix...

M. Géronte. Mon ton ne fait de mal à personne. Qu’elle vienne, et qu’elle s’en rapporte à mon coeur et non pas à ma voix. [p. 165 modifica] Marton. Cela est vrai, monsieur; je vous connois; je sais que vous êtes bon, humain, charitable; mais, je vous en prie, ménagez cette pauvre enfant, parlez-lui avec un peu de douceur.

M. Géronte. Oui, je lui parlerai avec douceur.

Marton. Me le promettez-vous?

M. Géronte. Je te le promets.

Marton. Ne l’oubliez pas.

M. Géronte. Non. (il commence à s’impatienter)

Marton. Surtout4, n’allez pas vous impatienter.

M. Géronte.(Vivement) Non, te dis-je.

Marton.(A part, en s’en allant) Je tremble pour Angélique. (elle sort

SCÈNE VII.

Monsieur Géronte seul

Elle a raison. Je me laisse emporter quelquefois par ma vivacité; ma petite nièce mérite qu’on la traite avec douceur.

SCÈNE VIII.

Monsieur Géronte, Angélique.

Angélique. (Se tient à quelque distance.

M. Géronte. Approchez.

Angélique. (Avec timidité, ne faisant qu'un pas) Monsieur...

M. Géronte. (Un peu vivement) Comment voulez-vous que je vous entende, si vous étes à une lieue de moi?

Angélique.(S’avance en tremblant) Excusez, monsieur.

M. Géronte.(Avec douceur) Qu’avez-vous à me dire?

Angélique. Marton ne vous a-t-elle pas dit quelque chose?

M. Géronte.(Il commence avec tranquillité et s’échauffe peu-à-peu) Oui; elle m’a parlé de vous; elle m’a parlé de votre frère, de cet insensé, de cet extra vagant qui se laisse mener par une femme imprudente, qui s’est ruiné, qui s’est perdu, et qui me manque encore de respect! [p. 166 modifica]

Angélique.           (Veul s’en aller.

M. Géronte. (Vivement) Oú allez-vous?

Angélique. (En tremblant) Monsieur, vous êtes en colère...

M. Géronte. Qu’est-ce que cela vous fait? Si je me mets en colère contre un sot, ce n’est pas contre vous. Approchez, parlez, et n’ayez pas peur de ma colère.

Angélique. Mon cher oncle, je ne saurois vous parler, si je ne vous vois tranquille.

M. Géronte. (A part) (Quel martyre!) (à Angelique, en se contraignant) Me voilà tranquille. Parlez.

Angélique. Monsieur... Marton vous aura dit...

M. Géronte. Je ne prends pas garde à ce que m’a dit Marton, c'est de vous que je le veux savoir.

Angélique. (Avec timidité) Mon frère...

M. Géronte. (La contrefaisant) Votre frère...

Angélique. Voudroit me mettre dans un couvent.

M. Géronte. Eh bien? Aimez-vous le couvent?

Angélique. Mais, monsieur...

M. Géronte. (Vivement) Parlez donc!

Angélique. Ce n’est pas à moi à décider.

M. Géronte. (Encore plus vivement) Je ne dis pas que vous vous décidiez: mais je veux savoir quel est votre penchant.

Angélique. Monsieur, vous me faites trembler.

M. Géronte. (A part) (J’enrage).(en se contraignant) Approchez, je vous comprends; vous n’aimez donc pas le couvent?

Angélique. Non, monsieur.

M. Géronte. Quel est l’état que vous aimeriez davantage?

Angélique. Monsieur...

M. Géronte. (Un peu vivement) Ne craignez rien, je suis tranquille, parlez-moi librement.

Angélique. (A part) (Ah! Que n’ai-je le courage!...)

M. Géronte. Venez ici. Voudriez-vous vous marier?

Angélique. Monsieur...

M. Géronte. (Vivement) Oui, ou non?

Angélique. Si vous vouliez... [p. 167 modifica]

M. Géronte. (Vivement) Oui, ou non?

Angélique. Mais, oui.

M. Géronte. (Encore plus vìvement) Oui? Vous voulez vous marier, perdre la liberté, la tranquillité? Eh bien! tant pis pour vous; oui, je vous marierai.

Angélique. (A part) (Qu’il est charmant, avec sa colère!)

M. Géronte. (Brusquement) Avez-vous quelque inclination?

Angélique. (a part) (Si j’osois lui parler de Valère!)

M. Géronte. (Vìvement) Quoi! auriez-vous quelque amant?

Angélique. (A part) (Ce n’ est pas le moment; je lui ferai parler par sa gouvernante).

M. Géronte. (Toujours avec vivacité) Allons; finissons. La maison où vous êtes, les personnes avec lesquelles vous vivez, vous auroient-elles fourni l'occasion de vous attacher à quelqu’un? Je veux savoir la vérité; oui, je vous ferai du bien: mais à condition que vous le méritiez; entendez-vous?

Angélique. (En tremhlant) Oui, monsieur.

M. Géronte. (Avec le mème ton) Parlez-moi nettement, franchement: avez-vous quelque inclination?

Angélique. (En hésitant et tremblant) Mais... non, monsieur, je n’en ai aucune.

M. Géronte. Tant mieux. Je penserai à vous trouver un mari.

Angélique. (A part) (Dieu! je ne voudrois pas...) (à monsieur Gèronte) Monsieur...

M. Géronte. Quoi?

Angélique. Vous connoissez ma timidité...

M. Géronte. Oui, oui, votre timidité... Je connois les femmes: vous êtes à présent une colombe; quand vous serez mariée, vous deviendrez un dragon.

Angélique. Hélas! mon oncle, puisque vous êtes si bon...

M. Géronte. Pas trop.

Angélique. Permettez-moi de vous dire...

M. Géronte. S'en s’approchant de la table) Mais Dorval ne vient pas.

Angélique. Ecoutez-moi, mon cher oncle...

M. Géronte. (Occupé à son échiquier) Laissez-moi. [p. 168 modifica]

Angélique. Un seul mot...

M. Gèronte. (Fort vivement) Tout est dit.

Angélique. (A part, en s’en allant) Ciel! me voilà plus malheureuse que jamais; que vais-je devenir? Eh! ma chère Marion ne m’abandonnera pas. (elle sort

SCÈNE IX.

Monsieur Géronte seul

C'est une bonne fille; je suis bien-aise de lui faire du bien. Si même elle avoit eu quelque inclination, j’ aurois tàché de la contenter; mais elle n’en a point: je verrai... je chercherai... Mais que diantre fait ce Dorval, qui ne vient pas? Je meurs d’envie d’essayer une seconde fois ce maudit coup qui m’a fait perdre la partie. C'étoit sûr, je devois gagner. Il falloit que j’eusse perdu la tête. Voyons un peu... Voilà l'arrangement de mes pièces; voilà celui de Dorval. Je pousse le roi à la case de sa tour. Dorval place son fou à la seconde case de son roi. Moi... échec; oui, et je prends le pion. Dorval.... a-t-il pris mon fou, Dorval? Oui, il a pris mon fou, et moi... doublé échec avec le cavalier. Parbleu! Dorval a perdu sa dame. Il joue son roi; je prends sa dame. Ce coquin, avec son roi, a pris mon cavalier. Mais tant pis pour lui; le voilà dans mes filets; le voilà engagé avec son roi. Voilà ma dame; oui, la voilà; échec et mat; c’est clair: échec et mat, cela est gagné... Ah! si Dorval venoit, je lui ferois voir. (Il appelle) Picard!

SCÈNE X.

Monsieur Géronte, monsieur Dalancour.

M. Dalancour. (A part, et d’un air très-embarrassé) Mon oncle est tout seul, s’il vouloit m’écouter.

M. Géronte. (Sans voir Dalancour) J’arrangerai le jeu comme il étoit. (il appelle plus fort) Picard!

M. Dalancour. Monsieur... [p. 169 modifica] M. Géronte. (Sans se détourner, croyant parler à Picard) Eh bien? As-tu trouvé Dorval?

SCÈNE XI.

Monsieur Géronte, Dorval, monsieur Dalancour.

Dorval. (Qui entre par la porte du milieu, à monsieur Géronte) Me voilà, mon ami.

M. Dalancour. (D’un air résolu) Mon oncle...

M. Géronte. (Se retournant, aperçoit Dalancour, se lève brusquement, renverse la chaise, s’en va sans rien dire, et sort par la porte du milieu.)

SCÈNE XII.

Monsieur Dalancour, Dorval.

Dorval. (En souriant) Qu’est-ce que cela signifie?

M. Dalancour. (Vivement) Cela est affreux; c’est moi à qui il en veut.

Dorval. (Toujours du même ton) Je reconnois bien là mon ami Géronte.

M. Dalancour. J’en suis fâché pour vous.

Dorval. Vraiment! je suis arrivé dans un mauvais moment.

M. Dalancour. Pardonnez sa vivacité.

Dorval. (Souriant) Oh! je le gronderai.

M. Dalancour. Ah! mon cher ami, il n’ y a que vous qui puissiez me rendre service auprès de lui.

Dorval. Je le voudrois bien de tout mon coeur; mais...

M. Dalancour. Je conviens que, sur les apparences, mon oncle a des reproches à me faire; mais s’il pouvoit lire au fond de mon coeur, il me rendroit toute sa tendresse, et je suis sur qu’il ne s’en repentiroit pas.

Dorval. Oui, je vous connois; je crois qu’on pourroit tout espérer de vous: mais madame Dalancour...

M. Dalancour. (Un peu vivement) Ma femme, monsieur? Ah! vous ne la connoissez pas; tout le monde se trompe sur son [p. 170 modifica] compte, et mon oncle le premier. Il faut que je lui rende justice, et que je vous découvre la vérité: elle ne sait rien de tous les malheurs dont je suis accablé: elle m’a cru plus riche que je n’étois; je lui ai toujours caché mon état. Je l’aime; nous nous sommes mariés fort jeunes: je ne lui ai jamais donné le temps de rien demander, de rien désirer; j’allois toujours au-devant de tout ce qui pouvoit lui faire plaisir; c’est de cette manière que je me suis ruiné.

Dorval. Contenter une femme; prevenir ses désirs! La besogne n’est pas petite.

M. Dalancour. Je suis sur que, si elle avoit su mon état, elle eût été la première à me retenir sur les dépenses que j’ai faites pour elle.

Dorval. Cependant elle ne les a pas empéchées.

M. Dalancour. Non, parce qu’ elle ne s’en doutoit pas.

Dorval. (En riant) Mon pauvre ami!...

M. Dalancour. (D’un air fâché) Quoi?

Dorval. (Toujours en rint) Je vous plains.

M. Dalancour. (Vivement) Vous moqueriez-vous de moi?

Dorval. (Toujours en souriant) Point du tout. Mais... vous aimez prodigieusement votre femme.

M. Dalancour. (Encore plus vivement) Oui, je l'aime, je l’ai toujours aimée, et je l’aimerai toute ma vie: je la connois; je connois toute l'étendue de son mérite, et je ne souffrirai jamais qu’on lui donné des torts qu’elle n’a pas.

Dorval. (Sérieusement) Doucement, mon ami, doucement; modérez cette vivacité de famille.

M. Dalancour. (Toujours vivement) Je vous demande mille pardons; je serois au désespoir de vous avoir déplu: mais quand il s’agit de ma femme...

Dorval. Allons, allons, n’en parlons plus.

M. Dalancour. Mais je voudrois que vous en fussiez convaincu.

Dorval. (Froidement) Oui, je le suis.

M. Dalancour. (Vivement) Non, vous ne l’êtes pas.

Dorval. (Un peu plus vivement) Pardonnez-moi, vous dis-je. [p. 171 modifica]

M. Dalancour. Allons, je vous crois, j’en suis ravi. Ah! mon cher ami, parlez à mon oncle pour moi.

Dorval. Je lui parlerai.

M. Dalancour. Que je vous aurai d’obligations!

Dorval. Mais, encore, il faudra bien lui dire quelques raisons. Comment avez-vous fait pour vous ruiner en si peu de temps?5 Il n’y a que quatre ans que votre pere est mort; il vous a laissé un bien considérable, et on dit que vous avez tout dissipé?

M. Dalancour. Si vous saviez tous les malheurs qui me sont arrivés! J’ai vu que mes affaires alloient se déranger, j’ai voulu y remédier, et le remède a été encore pire que le mal. J’ai écouté des projets; j’ai entrepris des affaires; j’ai engagé mon bien, et j’ai tout perdu.

Dorval. Et voilà le mal. Des projets nouveaux! ils en ont ruiné bien d’autres.

M. Dalancour. Et moi sans retour.

Dorval. Vous avez très-mal fait, mon cher ami; d’autant plus que vous avez une soeur.

M. Dalancour. Oui, et il faudroit penser à lui donner un état.

Dorval. Chaque jour elle embellit. Madame Dalancour voit beaucoup de monde chez elle; et la jeunesse, mon cher ami... quelquefois... vous devez m’entendre.

M. Dalancour. C’est pour cela, qu’en attendant que j’aie trouvé quelque expédient, j’ai formé le projet de la mettre dans un couvent.

Dorval. La mettre au couvent, cela est bon: mais en avez-vous parlé à votre oncle?

M. Dalancour. Non, il ne veut pas m’écouter: mais vous lui parlerez pour moi, vous lui parlerez pour Angélique; il vous estime, il vous aime, il vous écoute, il a de la confiance en vous, il ne vous refuserà pas.

Dorval. Je n’en sais rien. [p. 172 modifica]

M. Dalancour. (Vivement) Oh! j’en suis sûr; voyez-le, je vous en prie, tout-à-l’heure.

Dorval. Je le veux bien. Mais où est-il maintenant?

M. Dalancour. Je vais le savoir. Voyons, holà quelqu’un!

SCÈNE XIII.

Picard, monsieur Dalancour, Dorval.


Picard. (A monsieur Dalancour) Monsieur.

M. Dalancour. (A Picard) Mon oncle est-il sorti?

Picard. Non, monsieur, il est descendu dans le jardin.

M. Dalancour. Dans le jardin! A l'heure qu’il est?

Picard. Cela est égal, monsieur: quand il a de l'humeur, il se promène, il va prendre l’air.

Dorval. (A monsieur Dalancour) Je vais le joindre.

M. Dalancour. (A Dorval) Non, monsieur; je connois mon oncle: il faut lui donner le temps de se calmer, il faut l’attendre.

Dorval. Mais, s’il alloit sortir; s’il ne remontoit pas?

Picard. (A Dorval) Pardonnez-moi, monsieur, il ne tarderà pas à remonter. Je sais comme il est: un demi-quart d’heure lui suffit. D’ailleurs, monsieur, il sera bien-aise de vous trouver ici.

M. Dalancour. (Vivement) Eh bien! mon cher ami, passez dans son appartement: faites-moi le plaisir de l’attendre.

Dorval. Je le veux bien. Je sens combien votre situation est cruelle; il faut y remédier; je lui parlerai pour vous: mais à condition...

M. Dalancour. (Vivement) Je vous donne ma parole d’honneur.

Dorval. Cela suffit. (Il entre dans l'appartement de monsieur Géronte)

SCÈNE XIV.

Picard, monsieur Dalancour.

M. Dalancour. Tu n’as pas dit a mon oncle ce que je t’avois chargé de lui dire. [p. 173 modifica]

Picard. Pardonnez-moi, monsieur, je lui ai dit6; mais il m’a renvoyé à son ordinaire.

M. Dalancour. J’en suis fâché. Avertis-moi des bons momens où je pourrai lui parler; un jour je te recompenserai bien.

Picard. Je vous suis bien obligé, monsieur: mais, Dieu merci, je n’ai besoin de rien.

M. Dalancour. Tu es donc riche?

Picard. Je ne suis pas riche; mais j’ai un maître qui ne me laisse manquer de rien. J’ai une femme, j’ai quatre enfans; je devrois être dans l’embarras; mais mon maître est si bon: je les nourris sans peine, et on ne connoît pas chez moi la misère, (il sort

SCÈNE XV.

Monsieur Dalancour seul

Ah! le digne homme que mon oncle! Si Dorval gagnoit quelque chose sur son esprit! Si je pouvois me flatter d’un secours proportionné à mon besoin!... Se je pouvois cacher à ma femme!... Ah!... pourquoi l’ai-je trompée! Pourquoi me suis-je trompé moi-même? Mon oncle ne revient pas. Tous les momens sont précieux pour moi; allons, en attendant, chez mon procureur... Que j’y vais avec peine! Il me flatte, il est vrai que, malgré la sentence, il trouvera le moyen de gagner du temps; mais la chicane est odieuse; l’esprit souffre, et l’honneur est compromis. Malheur à ceux qui ont besoin de tous ces honteux détours! (il veut s’en aller

SCÈNE XVI.

Monsieur Dalancour, madame Dalancour.

M. Dalancour. (Apercevant sa femme) Voici ma femme.

Mde. Dalancour. Ah, ah! vous voilà, mon ami? Je vous cherchois partout.

M. Dalancour. J’allois sortir... [p. 174 modifica]

Mde. Dalancour. Je viens de rencontrer ce bourru... Il grondoit, il grondoit!

M. Dalancour. Est-ce de mon oncle que vous parlez?

Mde. Dalancour. Oui. J’ai vu un rayon de soleil, j’ai été me promener dans le jardin, et je l’ai rencontré: il pestoit, il parloit tout seul, et tout haut; mais tout haut!... Dites-moi une chose... n’y a-t-il pas chez lui quelque domestique de marier?

M. Dalancour. Oui.

Mde. Dalancour. Assurément, il faut que cela soit: il disoit du mal du mari et de la femme; mais du mal!... Je vous en réponds.

M. Dalancour. (A part) (Je me doute bien de qui il parloit).

Mde. Dalancour. C'est un homme bien insupportable.

M. Dalancour. Cependant il faudroit avoir quelques égards pour lui.

Mde. Dalancour. Peut-il se plaindre de moi? Lui ai-je manqué en rien? Je respecte son âge, sa qualité d’oncle. Si je me moque de lui quelquefois, c'est entre vous et moi; vous me le pardonnez bien? Au reste, j’ai tous les égards possibles pour lui; mais dites-moi sincèrement, en a-t-il pour vous? en a-t-il pour moi? Il nous traite très-durement, il nous hait souverainement; moi, surtout, il me méprise on ne peut pas davantage. Faut-il, malgré tout cela, le flatter, aller lui faire notre cour?

M. Dalancour. (Avec un air embarrassé) Mais... quand nous lui ferions notre cour... il est notre oncle; d’ailleurs, nous pourrions en avoir besoin.

Mde. Dalancour. Besoin de lui! Nous? Comment? N’avons-nous pas assez de bien pour vivre honnêtement? Vous êtes rangé. Je suis raisonnable. Je ne vous demande rien de plus que ce que vous avez fait pour moi jusqu’a présent. Continuons avec la même modération, et nous n’aurons besoin de personne.

M. Dalancour. (D’un air passionné) Continuons avec la même modération!...

Mde. Dalancour. Mais oui; je n’ai point de vanité, je ne vous demande pas davantage. [p. 175 modifica]

M. Dalancour. (A part) Malheureux que je suis!

Mde. Dalancour. Mais vous me paroissez inquiet, rêveur; vous avez quelque chose... vous n’êtes pas tranquille.

M. Dalancour. Vous vous trompez, je n’ai rien.

Mde. Dalancour. Pardonnez-moi, je vous connois, mon cher ami: si quelque chose vour fait de la peine, voudriez-vous me la cacher?

M. Dalancour. (Toujours embarrassé) C’est ma soeur qui m’occupe voilà tout.

Mde. Dalancour. Votre soeur? Pourquoi donc? C’est la meilleure enfant du monde; je l’aime de tout mon coeur. Tenez, mon ami, si vous vouliez m’en croire, vous pourriez vous débarrasser de ce soin, et la rendre heureuse en même temps.

M. Dalancour. Comment?

Mde. Dalancour. Vous voulez la mettre dans un couvent; et je sais, de bonne part, qu’elle en seroit très fâchée.

M. Dalancour. (Un peu fâché) A son âge doit-elle avoir des volontés?

Mde. Dalancour. Non, elle est assez sage pour se soumettre à celle de ses parents. Mais pourquoi ne la mariez-vous pas?

M. Dalancour. Elle est encore trop jeune.

Mde. Dalancour. Bon! étois-je plus âgée quand nous nous sommes mariés?

M. Dalancour. (Vivement) Eh bien! irai-je de porte en porte lui chercher un mari?

Mde. Dalancour. Ecoutez, écoutez-moi, mon cher ami; ne vous fâchez pas, je vous en prie. Je crois, si je ne me trompe, m’être aperçue7 que Valère l'aime, et qu'il en est aimé.

M. Dalancour. (A part) (Dieu! que je souffre!)

Mde. Dalancour. Vous le connoissez: y auroit-il, pour Angélique, un parti mieux assorti que celui-là?

M. Dalancour. (Toujours embarrassé) Nous verrons; nous en parlerons. [p. 176 modifica]

Mde. Dalancour. Faites-moi ce plalsir, je vous le demande en grâce; permettez-moi de me mêler de cette affaire; toute mon ambition seroit d’y réussir.

M. Dalancour. (Très embarrassé) Madame..

Mde. Dalancour. Eh bien?

M. Dalancour. Cela ne se peut pas.

Mde. Dalancour. Non? pourquoi?

M. Dalancour. (Toujours embarrassé) Mon oncle y consentiroit-il?

Mde. Dalancour. A la bonne-heure. Je veux bien qu’on lui rende tout ce qui lui est dû; mais vous êtes le frère. La dot est entre vos mains; le plus ou le moins ne dépend que de vous. Permettez-moi de m’assurer de leurs inclinations, et que j'arrange, à peu-près, l’article de l’intérêt...

M. Dalancour. (Vivement) Non; gardez-vous-en bien, s’il vous plaìt.

Mde. Dalancour. Est-ce que vous ne voudriez point marier votre soeur)

M. Dalancour. Au contraire.

Mde. Dalancour. Est-ce que...

M. Dalancour. Il faut que je sorte; nous parlerons de cela à mon retour. (il veut s’en aller)

Mde. Dalancour. Trouvez-vous mauvais que je m’en mêle?

M. Dalancour. (En s’en allant) Point du tout.

Mde. Dalancour. Ecoutez; seroit-ce pour la dot?

M. Dalancour. Je n’en sais rien. (il sort)

SCÈNE XVII.

Madame Dalancour seule.

Qu’est-ce que cela signifie? Je n’y entends rien. Se pourroit-il que mon mari?... Non; il est trop sage, pour avoir rien à se reprocher.

SCÈNE XVIII.

Madame Dalancout, Angélique.

Angélique. (Sans voir madame Dalancour) Si je pouvois parler à Marton... [p. 177 modifica]

Mde. Dalancour Ma soeur.

Angélique. (D’un air fâché) Madame.

Mde. Dalancour (Avec amìtié) Où allez-vous, ma soeur?

Angélique. (D’un air fâché) Je m’en allois, madame...

Mde. Dalancour Ah, ah! Vous étes donc fâchée?

Angélique. Je dois l'être.

Mde. Dalancour Etes-vous fâchée contre moi?

Angélique. Mais, madame...

Mde. Dalancour Ecoutez, mon enfant. Si c’est le projet du couvent qui vous fâche, ne croyez pas que j’y aie part; au contraire: je vous aime, et je ferai tout ce que je pourrai pour vous rendre heureuse.

Angélique. (A part, en pleurant) (Qu’elle est fausse!)

Mde. Dalancour Qu’avez-vous? Vous pleurez, je crois.

Angélique. (a part) (Elle m’a bien trompée). (elle s’essuie les yeux)

Mde. Dalancour Quel est le sujet de votre chagrin?

Angélique. (Avec dépit) Hélas! Ce sont les dérangemens de mon frère.

Mde. Dalancour (Avec étonnement) Les dérangemens de votre frère?

Angélique. Oui, personne ne le sait mieux que vous.

Mde. Dalancour Que dites-vous là?... Expliquez-vous, s’il vous plait.

Angélique. Cela est inutile.

SCÈNE XIX.

Monsieur Géronte, madame Dalancour, Angélique.

M. Géronte. (Appelle) Picard!

SCÈNE XX.

Picard, monsieur Géronte, madame Dalancour, Angélique. Picard. (Sortant de l’appartement de monsieur Géronte) Monsieur. [p. 178 modifica]

M. Géronte. (A Picard, vivement) Eh blen! Dorval?8

Picard. Monsieur, il est dans votre chambre; il vous attend.

M. Gèronte. Il est dans ma chambre; et tu ne me le dis pas!

Picard. Monsieur, je n’ai pas eu le temps.

M. Géronte. (Aperçevant Angélique et madame Dalancour, parle à Angélique; mais en se tournant de temps en temps vers madame Dalancour, pour qu'elle en ait sa part) Que faites-vous ici? C'est mon salon. Je ne veux pas de femme ici; je ne veux pas de votre famille; allez-vous-en.

Angélique. Mon cher oncle...

M. Géronte. Allez-vous-en, vous dis-je. (Angélique s’en va mortifiée)

SCÈNE XXI.

Picard, madame Dalancour, monsieur Géronte.

Mde. Dalancour. (A monsieur Géronte) Monsieur, je vous demande pardon.

M. Géronte. (Se tournant du coté par où Angélique est sortie; mais, de temps en temps, se tournant vers madame Dalancour) Cela est singulier! Cette impertinente! elle veut venir me gêner. Il y a un autre escalier pour sortir. Je condamnerai cette porte.

Mde. Dalancour. Ne vous fàchez pas, monsieur. Pour moi, je vous assure...

M. Géronte. (Voudroit aller dans son appartement; mais il ne voudroit pas passer devant madame Dalancour. Il dit à Picard) Dorval, dis-tu, est dans ma chambre?

Picard. Oui, monsieur.

Mde. Dalancour. (S’apercevant de la contrainte de monsieur Géronte, se recule) Passez, passez, monsieur; je ne vous gêne pas.

M. Géronte. (A madame Dalancour, en passant, et la saluant à peine) Serviteur. Je condamnerai cette porte. (Il entre chez lui

Picard. (Suit son maître.)

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SCÈNE XXII.

Madame Dalancour seule.

Quel caractère! mais ce n’est pas cela qui m’inquiète9 le plus; c’est le trouble de mon mari; ce sont les propos d’Angélique. Je doute; je crains; je voudrois connoître la vérité, et je tremble de l'approfondir.

Fin du Premier Acte.



Note

  1. Nel testo è stampato sempre M. Géronte; e così M. Dalancour.
  2. Nel testo: appercevant.
  3. Nel testo è stampato tranquillité; e più indietro tranquilisez-vous.
  4. Nel testo è stampato sur-tout; e così par-tout.
  5. Nel testo ora è stampato temps e ora tems.
  6. Nelle ristampe moderne si legge: je le lui ai dit.
  7. Nel testo: apperçue.
  8. Così, per maggior chiarezza, nelle ristampe della commedia. Nel lesto è stampato: Eh bien, Dorval?
  9. Testo: inquiette.