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Supposons néanmoins qu’il fút possible d’introduire chez toutes les nations un goút general en fait d’ouvrages d’esprit, serait-ce lá une acquisition bien avantageuse aux gens de lettres? Chasser la variété de ces ouvrages, et rendre la fa^on de penser et de s’exprimer uniforme en tous lieux: la plaisante manière d’embellir le monde intellectuel ! Pourquoi monsieur de Voltaire ne pousse-t-il pas sa pointe plus loin, et ne nous conseille-t-il, pour l’embellissement du monde physique, de nous en tenir dans tous pays á un seul mets, á une seule sorte de boisson, á une seule chose de chaque genre pendant toute notre vie? Que ne va-t-il pas jusqu’á nous exhorter de tuer partout toutes les brunes afin que le monde n’ait que des blondes, ou bien toutes les blondes afin qu’il n’y ait que des brunes? de pendre tous les sots, afin qu’il n’y ait que des gens d’esprit dans tout l’univers?

Quant á moi, je me contente dans mon petit particulier de la variété que la nature me présente en toutes choses, pourvu qu’elles soient bonnes dans leurs divers genres. Je me contente sur toutes choses de ce grand manque d’uniformité que j’aper^ois dans tant d’ouvrages d’esprit. Si je pouvais le faire, je viserais incessamment á transporter dans mes écrits toutes sortes des beautés indigènes ou exotiques, et ferais en sorte de n’en gáter aucune dans le transport; ce qui n’a pas été le cas de monsieur de Voltaire, quand il s’avisa de transporter des pays étrangers dans sa Sémtramts un de ces étres fantastiques qu’on appelle communément des «revenants». Lui, qui traite Shakespeare d’«histrion barbare» et de «gille de village», quelle sorte de gille et d’histrion n’est-il pas lui-méme, lorsqu’il descend dans la palestre en vue de mesurer sa force á la force de ce compère-lá? Mettons en parallèle le spectre du roi de Danemark chez Shakespeare avec l’ombre de Ninus chez monsieur de Voltaire, et nous verrons bientót qui des deux est l’histrion et le gille.

Suivant certaines idées fausses ou vraies, que tous les peuples du monde ont eu en tous temps au sujet des revenants, voilá le spectre de Shakespeare qui sort soudainement d’entre les coulisses. C’est l’esprit du roi de Danemark qui veut parler á son fils d’une affaire importante. Il est «arme de toutes