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CHAPITRE SIXIÈME

Monsieur de Voltaire, qui a toujours aimé á donner de bons conseils aux gens de lettres, leur a suggéré, dans son Essai sur la poesie épique, de faire attention aux ouvrages et aux manières de leurs voisins, «non pas pour en rire, mais pour en profiter». «Peut-étre — ajoute-t-il — de ce commerce mutuel d’observations naitrait ce goút general qu’on cherche inutilement».

Ces dernières paroles paraissent du premier coup-d’ceil renfermer quelque chose de bien beau et de bíen philosophique: mais envisagez-les de près et vous les trouverez parfaitement absurdes, puisqu’elles veulent vous faire espérer une possibilité oú, á coup sur, il n’y a qu’une impossibilité.

Depuis qu’il y a eu deux nations dans ce monde, parlant chacune sa langue, il a été impossible de trouver un goút commun aux deux, en fait d’ouvrages d’esprit comme en toute autre chose; et cette impossibilité, qui s’est, pour ainsi dire, multipliée á mesure que le nombre des nations et des langues s’est augmenté, durerá certainement aussi longtemps que la surface de notre globe continuerá á étre peuplée de différentes nations parlant des langues différentes.

A quoi donc nous conseiller de courir après une chimère, qu’on n’attraperait jamais si on avait méme les bonnes petites jambes d’Atalante? L’ établissement d’un «goút general», vous dis-je, sera éternellement impraticable, sera éternellement impossible, comme il est impossible pour une personne d’étre en enfer et d’avoir ce méme enfer dans son cceur (’): c’est-á-dire, d’étre dedans ce qui la contient.

(i) Henri IV, dans la Henriadf, voit en enfer

la tendre hypocrisie aux yeux pleins de douceur: le ciel est dans ses yeux, l’enfer est dans son cteur.

Voilá qui est bien surprenant ! Étre dedans l’enfer, et avoir ce mème enfer dedans soi !

J’aurais plutòt voulu dire:

Le sucre est dans ses yeux, le poivre est dans son coeur,

ou qnelque autre bétise seniblable.