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ailés avec des tétes de femmes, enlevant le díner d’un roi prét á se mettre á table, ou changer des vaisseaux en nymphes, comme a fait Virgile; qu’on aille donner des lances-féeés á des chevaliers, afin qu’ils renversent leurs ennemis du premier choc, ou des épées enchantées, qui coupent le fer ni plus ni moins que si c’était du lait caillé, comme a fait Boiardo; qu’on aille faire voler jusqu’á la lune un guerrier monte sur line bète moitié cheval et moitié grifon, afin qu’il en rapporte l’entendement d’un quelqu’un qui l’a perdu dans un accès de jalousie, ou faire trave rser á la nage le détroit de Gibraltar par un fou tout nu, comme a fait l’Arioste; qu’on aille faire sortir des jolies princesses et des monstres effrayants de plusieurs arbres qui s’entr’ouvrent á l’approche de qui veut les couper, ou faire chanter des chansons d’amour á des oiseaux (0 du plus brillant plumage, comme a fait le Tasse; qu’on aille narrer un furieux combat livré aux anges par les diables dans les campagnes de l’air, ou qu’on fasse tomber le chef de ces mèmes diables dans le chaos á la profondeur de dix-mille toises: voilá de ces beautés, á qui je donne le nom d’«indigènes» et qu’on ne saurait point rendre fran^aises sans en rendre une moitié ridicule et l’autre moitié détestable, de quelque fagon qu’ont s’j^ prenne.

Peut-on cependant nier que ces beautés n’aient fait et ne fassent l’admiration et le plaisir de tous ceux qui ont su et qui savent, ou naturellement ou par le moyen d’une longue étude, les langues dont elles sont enveloppées? Peut-on en conscience désapprouver des choses qui ont charme les savants de méme que les non-savants, pendant des siècles dans plusieurs pays?

Quelle donc peut étre la raison que des choses admirées comme belles par tant de gens á Athènes, á Rome, á Londres, sont considérées comme des choses difformes á Paris par tant d’autres gens? Les fran9ais manquent-ils de jugement? Non. Manquent-ils de goút? Non. Mais les grecs, les romains, les

(i) Monsieur de Voltaire appelle ces oiseaux «des perroquets», quoique dans le texte on ne trouve point le mot équivalent, qui est ^.pappagalli». C’est lá sa facon de traduire.