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le contraire. Nous refuserons-nous á l’expérience parce qu’Aristote a dit, ou n’a pas dit, ce qu’il ne savait pas? On donnait de son temps des pièces qui ne contenaient qu’un événement, EUes réussissaient á merveille. Que fit Aristote? Il en étudia l’artifice et le réduisit á des règles. Si on avait donne des pièces chargées de deux, trois, quatre ou cinquante événements, et qu’elles eussent réussi, n’est-il pas vraisemblable qu’il aurait aussi táché de deviner par quels moyens elles donnaient autant de plaisir que les autres, et redige ces moyens en préceptes?

— Mais enfin les frangais ne sauraient souffrir qu’on s’éloigne un pas des trois unités d’ Aristote. Il faut s’y conformer ou perir.

— A la bonne heure ! Un drame est fort bon de cette fagon-lá; je n’ai pas de mot á dire. D’ailleurs les frangais ne sont-ils pas les maítres de faire chez eux comme bon leur semble, et de ne se plaire qu’á ce qu’ils veulent? Loin de les chicaner sur leur méthode, Corneille, Racine et monsieur de Voltaire luiméme, comme poète tragique, n’ont guère d’admirateurs plus sincères que moi. Je donnerais un doigt de la main pour obtenir le pouvoir d’écrire une pièce égale á celle de Cinna: je dis ceci sérieusement. Mais faut-il dire le reste? J’en donnerais deux pour la faculté d’ inventer un caractère qui égala celui de Caliban dans La tempéte de Shakespeare.

Mes goúts á part, que les frangais me permettent de leur dire que tant pis pour eux, s’ils ne peuvent endurer que des pièces faites dans unautre goút que celui de Corneille par rapport á la disposition des parties qui les composent. Moi, qui ne suis ni frangais ni anglais, j’ai l’honneur de leur dire, après avoir étudié leurs langues et leurs théátres durant bien des années, que les anglais ont de l’avantage sur eux en fait de tragédies, ayant, comme ils ont, tant de pièces faites dans deux goúts au lieu d’un seul. Cela est aussi clair qu’il est clair qu’un homme possédant le doublé d’un autre est de la moitié plus riche que lui. Et qu’on ne me dise point que celles faites dans le goút de Shakespeare ne font pas tant de plaisir que celles qui sont faites dans le goút de Corneille. L’expérience dément cette assertion; et s’il faut tout dire, je dirai qu’á la longue les