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Le gran poète de l’avenir 241

Nature, cet homme qui ne croit pas à l’immortalité de l’esprit, a un tel dégoût des convoitises de la matière, est si fréquemment à genoux devant des idées de beauté morale, devant des fantômes insaisissables de femmes idéalisées, devant une amante inconnue, invisible, peut-être étrangère à la planète où les années sont si courtes et tristes! Poète de la douleur, Leopardi refuse d’admettre la loi d’intelligence et d’amour qui régit le monde, son ironie sanglante n’épargne ni la doctrine du Progrès ni les croyants. Poète du patriotisme, il travaille en ouvrier de l’avenir à rallumer dans l’âme italienne la honte et la colère dont elle a besoin. Poète de l’amour, il divinise l’éternel féminin mieux que Gœthe lui même ne l’a fait, il l’adore dans la personne de son invisible amante ; il précède le grand poète de l’avenir qui saura donner à l’idéal féminin autant de puissance inspiratrice, beaucoup plus de réalité et de tendresse.

Il y a aussi eu de grands poètes qui ont méprisé le public, qui se seraient moqués de quiconque les eût voulu affubler d’un rôle dans l’évolution humaine, qui ont été poètes seulement pour le besoin impérieux de couler dans un moule artistique leurs amours, leurs haines brûlantes, les flots mobiles de leurs gaîtés et de leurs larmes.


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