Pagina:Labi 1996.djvu/8

n’était pas un concept et, partant, elle manquait tout à fait des instruments conceptuels propres à la développer. Conscience, identité et concepts n’ont commencé à se faire jour que récemment, dans les deux ou trois décennies écoulées; et difficilement car ils se heurtaient à l’indifférence, à une certaine résistance, voire à leur négation. La corporation des historiens fut longtemps imperméable à la notion d’espaces qui fussent autres que ceux des États; puis elle est restée méfiante à son égard.

De sorte que l’historiographie alpine s’est construite parallèlement sur deux plans qui sont restés largement sinon totalement étrangers l’un à l’autre. Le plan des études ponctuelles locales conduites par toute une foule d’érudits locaux curieux du passé de leur village, de leur vallée. Il faut se garder de tout mépris à leur égard. Certes, la plupart de ces travaux, recueillis dans des publications locales et donc mal diffusés, ne répondent en général guère aux exigences de la recherche historique actuelle. Ils sont le produit d’amateurs qui n’ont que rarement le souci de placer leur propos dans un contexte, une problématique plus générale - ils n’y sont pas préparés. Pourtant ces travaux d’érudition consciencieuse et solide sont infiniment précieux par la somme des informations qu’ils dispensent; ils ont été réalisés avec patience, avec amour, souvent avec talent; et ils expriment presque toujours une connaissance intime des réalités locales, qui risque d’échapper à l’historien plus «savant» mais venu d’ailleurs. Un devoir essentiel de l’Association que nous entendons fonder sera d’assurer une meilleure diffusion, sélective assurément, mais systématique, de toute l’information ainsi accumulée depuis des générations.

Et de proposer à cette érudition locale qui continuera à se manifester un encadrement, un appareil conceptuel et méthodique.

L’autre plan auquel s’est longtemps accrochée une histoire des Alpes plus académique, est celui de la montagne perçue comme une barrière ou comme un itinéraire entre pays du nord et du sud, entre des centres urbains de pouvoir, de commerce et de culture. Des Alpes sans épaisseur, sans existence propre, au seul service (ou aux dépens) des mondes environnants. J’avoue n’avoir moi-même longtemps retenu que ces Alpes traversées. Elle ont donné lieu, depuis le début de ce siècle, à une série d’études remarquables sur les trafics transalpins, les routes, les cols et leur conjoncture, leur concurrence, depuis celles d’Aloïs Schulte23 jusqu’à celles d’Herbert Hassinger ou Rinaldo Comba,24 en passant par Otto Stolz, Werner Schnyder25 et quelques autres, pour ne rappeler ici que les plus générales. Elles proposent donc une perspective vue d’en-bas, depuis les grandes villes de commerce, depuis les ports, et sur

18 HISTOIRE DES ALPES - STORIA DELLE ALPI - GESCHICHTE DER ALPEN 1996/1