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HISTORIENS SANS FRONTIÈRES

Les frontières nationales ou culturelles sont un obstacle. Les frontières entre les disciplines en sont un autre, plus difficile encore à franchir. Presque un tabou. Or, l’histoire des Alpes ne peut être qu’interdisciplinaire: c’est ce qui fait son intérêt, son charme intellectuel, sa richesse potentielle. Ceci est vrai, me dira-t-on, pour toute histoire d’un espace défini par la nature ou par ses ressources: plaine agricole, littoral maritime, région urbanisée, zone industrielle. Il me semble pourtant que la cohérence du milieu alpin appelle plus que toute autre grande région cette approche conjuguée de savoirs multiples, y compris le recours aux sciences naturelles. Car ici plus encore qu’ailleurs, l’histoire est celle d’un affrontement entre l’Homme et la Nature, en tout cas d’un rapport permanent et d’un équilibre difficile à respecter. De plus, la Nature offre à l’historien des sources d’information qu’il ne trouve guère ailleurs. Il peut donc faire son profit des acquis (et des hypothèses) de la géologie et de la géographie physique autant qu’humaine,18 de la climatologie (les variations du climat sont d’une part mieux lisibles en montagne; elles y ont d’autre part des effets particulièrement sensibles sur les activités et le comportement des communautés humaines), de la glaciologie, de la paléobotanique, des sciences forestières19 et de la dendrochronologie, et j’en passe: toutes ces connaissances, en général assez étrangères à l’univers de l’historien, sont nécessaires à son information comme à son interprétation des réalités alpines et des événements qu’il recense. Il y aura certainement tout profit à développer nos contacts avec les experts de ces matières-là.

Et bien entendu aussi les contacts avec les sciences humaines, et d’abord entre les disciplines historiques elles-mêmes, dans toute la largeur de leur éventail.

Voici d’abord l’histoire au sens le plus traditionnel, qui est avant tout histoire politique. Elle souffre aujourd’hui d’un double handicap: elle est quelque peu décriée et, sauf pour la période contemporaine, attire peu l’attention des jeunes chercheurs; elle garde pourtant tout son sens à travers une problématique renouvelée et éclairée par les autres champs de recherche (économie, société, mentalités, etc.). Elle est affectée en outre par une orientation qui tend à privilégier l’aspect national et les centres de décision des Etats - pour lesquels dans la plupart des cas l’espace de la montagne n’est que marginal: sa spécificité n’est sérieusement prise en compte ni par les pouvoirs centraux, ni par les historiens nationaux. Vient ensuite l’histoire économique: celle-ci a pu pâtir elle aussi, en tout cas dans quelques grandes synthèses, d’une perspective

16 HISTOIRE DES ALPES - STORIA DELLE ALPI - GESCHICHTE DER ALPEN 1996/1